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Martin Gray
Le survivant
Par France Denis
profil@fcfq.qc.ca

Toute sa vie, la mort lui a
soufflé dans le cou. Après l’avoir traquée
durant les années où il vivait dans le ghetto de
Varsovie, elle a d’abord frappé sa mère et ses
jeunes frères qui ont été gazés dans un camp de
la mort. Quelques semaines plus tard, il voyait
son père tomber sous les balles lors d’une rafle
nazie. Après la guerre, il reconstruit sa vie
aux États-Unis puis en France où le destin lui
devait bien de le laisser vivre des moments plus
heureux. Mais celui-ci a plutôt choisi de le
plonger encore dans le drame de voir sa femme
Dina et ses quatre enfants périr dans un
incendie de forêt en 1970. C’est l’écriture du
livre Au nom de tous les miens qui l’a
sauvé du désespoir. Ce livre fut traduit en 26
langues, s’est vendu à 30 millions d’exemplaires
et a été porté à l’écran. Parlant six langues,
Martin Gray donne aujourd’hui des conférences
partout à travers le monde, afin de mettre en
garde les jeunes contre des actes de folie
possible. À 85 ans, ce père de 5 enfants
rendrait fier son père qui lui rappelait : «
Souviens-toi que la vie est sacrée ».
En 2004, vous avez publié
votre 12e livre Au nom de tous les hommes
alors que vous aviez choisi de ne plus écrire.
Qu’est-ce qui vous a remis à l’écriture ?
C’est la recrudescence de l’antisémitisme et du
fanatisme qui a provoqué cette nécessité. Il m’a
suffi d’entendre « Mort aux Juifs » ou « Sale
Arabe ». Ma fille m’a raconté avoir vu dans une
gare un jeune Juif attaqué, insulté, blessé.
Cette haine a accompagné ma jeunesse à Varsovie,
dans cette Pologne antisémite où j’ai grandi.
Sachant cela, je ne peux pas me taire. Je ne
peux pas admettre que le monde n’apprend rien de
nos expériences.
Votre livre est à la fois
vibrant de colère et rempli d’espoir. Quel est
votre message ?
Ce que je veux, c'est alerter, être ce que
j'appelle un « démineur ». Je crois que ce qu’on
attend de moi c’est que je sois la voix d’un
témoin qui doit crier ce qu’il a vu, vécu,
ressenti. Comme si tous ceux qui m’ont aimé et
qui ont disparu exigeaient de moi que je prenne
la parole. Écrire, c’est une manière de les
faire revivre. Mais je ne suis pas seulement un
homme qui crie, ma vie est aussi faite
d'espérance.
Comment s’est passée
votre enfance à Varsovie ?
J’ai très peu de souvenirs de mon enfance. Je me
souviens avoir vécu dans une famille unie où
régnaient l’amour et la fraternité. Je suis
devenu adulte d’un seul coup quand la guerre a
éclaté. J’étais adolescent et tout d’un coup, je
suis devenu une bête traquée poursuivie par des
gens qui voulaient me tuer. Moi qui n’avais
connu que l’amour, de brusquement faire face à
ces animaux au visage d’homme fut une expérience
terrible.
Qu’avez-vous ressenti à
la mort de vos parents et de vos frères ?
Ma douleur s’est transformée en combat pour la
liberté. C’est la haine qui m’a poussé vers
l’avant. C’est terrible à dire, mais la haine
est une force. J’avais une haine profonde envers
ces bourreaux qui ont tué non seulement mon
père, ma mère et mes frères, mais tous les miens
autour de moi. J’ai perdu 110 membres de ma
famille dans l’Holocauste. C’est ma haine qui
m’a poussé dans la résistance puis dans l’armée
russe vers la victoire. Quand nous sommes entrés
victorieux en Allemagne, je voulais tous les
tuer. J’ai vu dans les yeux des hommes, des
femmes et des enfants allemands la même frayeur
que ce que j’avais vu chez les miens. Alors, je
me suis demandé comment je pouvais me venger
contre des innocents. Ma haine a disparu pour
laisser toute la place à l’amour. À partir de ce
jour, l’amour m’a toujours comblé.

Vous avez deux jeunes
fils qui sont à l’âge qu’avaient vos frères
durant la guerre. Quand vous les regardez,
pensez-vous à vos jeunes frères qui n’ont pas
survécu ?
J’ai peu connu mes frères. Comme je n’ai pas de
souvenirs d’avant la guerre, j’ai eu peu
l’occasion de les connaître. Lorsque le mur a
été érigé pour former le ghetto de Varsovie, je
passais la journée à le traverser en contrebande
pour rapporter de la nourriture à ma famille. Je
regrette beaucoup de ne pas avoir mieux connu
mes frères. Quand je regarde des photos de ma
famille aujourd’hui, ça me fait mal de ne pas en
savoir plus sur eux.
Après la guerre, vous
avez fait fortune puis vous vous êtes installés
en France avec votre femme Dina. Les 10 années
qui ont suivi ont-elles apaisé les douleurs de
votre passé ?
Je n’ai jamais oublié les miens, mais je pouvais
maintenant avoir le bonheur de transmettre la
vie, moi qui avais vu tant de gens mourir. Dina
et moi avons eu quatre enfants qui baignaient
dans l’amour, la musique, la joie. Ce furent des
années de pur bonheur.
Puis il y a eu l’incendie
de forêt. Parlez-moi des premiers mois qui ont
suivi la mort de votre femme et de vos enfants.
C’était la deuxième fois que je perdais tous les
miens. C’était une dévastation totale. Un
médecin m’avait proposé de prendre des calmants
pour m’engourdir et m’endormir quelques
semaines. J’ai refusé. J’ai affronté la
souffrance de façon consciente. Je ne voulais
pas souffrir, mais je ne voulais pas oublier les
miens.
Durant un an, j’ai passé des nuits à regarder
des photos, à frapper ma tête contre le mur, à
hurler ma douleur, à serrer contre moi les
jouets de mes enfants. La mort de ma famille
était comme un cyclone qui m’aspirait vers la
mort.
Vous vouliez intensément
des enfants pour faire revivre vos frères
disparus trop jeunes. Avec la mort de vos
enfants, avez-vous revécu la peine d’avoir perdu
vos frères ?
La mort de ma famille a rouvert la plaie de la
mort de mes parents et de mes frères. Toutes les
douleurs se sont confondues. C’est comme si, 30
ans plus tard, le Mal s’était échappé du camp
d’extermination de Treblinka pour accomplir son
œuvre et me terrasser.
Vous aviez vu plusieurs
hommes s’enlever la vie lorsque vous étiez au
camp de la mort. Pensiez-vous à eux ?
C’était omniprésent en moi. Les plus vigoureux
d’entre nous avaient été affectés à l’horrible
tâche d’extraire les corps des chambres à gaz
pour les jeter dans des fosses communes. Nous
trouvions parfois des enfants qui respiraient
encore. Nous les achevions de nos mains pour
mettre fin à leur souffrance. Certains de mes
camarades y ont vu leur femme, leurs parents,
leurs enfants. Lorsque l’un de nous devenait
trop épuisé, il était poussé dans la fosse.
Alors, chaque nuit, des hommes désespérés se
pendaient à une poutre avec leur ceinture, afin
d’échapper à cet enfer. Tant de fois j’ai tenté
de les convaincre de ne pas se tuer, de ne pas
abandonner. Leur souvenir me revenait lorsque
j’ai songé moi-même au suicide. Je voulais vivre
pour témoigner à leur place. Il m’est arrivé
souvent de penser que survivre était ma
malédiction.
Où avez-vous puisé la
force de revivre après la mort de votre femme et
de vos enfants ?
J’ai fait appel à mon père durant cette période
: il m’avait dit « La vie est sacrée. Il faut
que tu vives, que tu témoignes, que tu continues
notre peuple. Tu dois aller jusqu’au bout. » Ces
mots venaient de très loin, comme s’ils venaient
d’Abraham.
J’avais tellement souvent échappé à la mort
durant la guerre qu’il me semblait impossible de
me l’arracher maintenant, même si cela aurait
mis fin à ma souffrance. Durant plusieurs mois,
je ne voulais plus vivre. Mais des millions de
personnes ont été abattues, je devais vivre pour
raconter leur histoire et les faire vivre à
travers moi.
C’est alors que vous avez
écrit Au nom de tous les miens ?
Dina m’encourageait depuis longtemps à écrire
l’histoire de ma vie. Elle m’avait fait aménager
un bureau dans notre maison afin que je puisse
m’y consacrer. Un jour, j’ai pris la résolution
de ne pas oublier Dina et les enfants, mais de
ne pas me laisser étouffer par le désespoir de
les avoir perdus. J’ai survécu en écrivant Au
nom de tous les miens. Témoigner a été ma
façon de continuer de vivre.
Et le livre a été un
succès mondial.
Pour moi, le succès du livre n’est pas dans le
nombre de copies vendues. J’en étais heureux,
car tous les droits sont allés à différentes
fondations humanitaires, écologiques ou
culturelles. Mais le succès de ce livre, c’est
ce qu’il a fait à chacun de mes lecteurs.
Une fois mon livre publié, j’ai commencé à
recevoir des dizaines, puis des centaines de
lettres de lecteurs de toutes les couches
sociales, tous touchés par mon livre. Parce
qu’ils avaient trouvé à travers mon destin et ma
vie leur courage à eux. Donc, ce que je leur ai
donné, ils me l’ont rendu mille fois avec leurs
lettres. Avec les années s’est forgée une chaîne
de fraternité avec les lecteurs. Et j’ai trouvé
une forme de paix.
Et puis vous avez créé la
Fondation Dina Gray.
Oui, c’était une autre façon de donner un sens à
la tragédie. La Fondation Dina Gray œuvre
à la prévention des incendies de forêt et la
protection de l’homme à travers son cadre de
vie.
En toute modestie, nous avons fait beaucoup en
France. Notre action a contribué à réduire le
nombre d’incendies de forêt et le nombre de
morts dans les incendies.

Martin Gray dans son bureau
avec la photo de sa femme Dina
Qu’est-ce qui vous a
indiqué que vous aviez terminé votre deuil ?
Un deuil n’est jamais terminé, on est toujours
en deuil. La mort ne fait pas disparaître
l’amour que nous avons pour les gens. On
n’oublie jamais et on ne veut pas oublier.
Aujourd’hui encore, chaque matin à mon réveil,
je revois mon père, ma mère, mes frères, ma
femme Dina et mes quatre enfants disparus. Ils
sont en moi et c’est toujours difficile. Ils me
manquent toujours, mais leur souvenir me donne
de la force.
Avez-vous craint de vous
attacher à nouveau, d’aimer une femme et des
enfants après l’incendie ?
Je me disais que je ne pourrais plus jamais
aimer une femme. J’avais du mal à être en
compagnie d’une femme. J’avais peur de revivre
le malheur, de m’attacher et de perdre encore
les gens que j’aime. Et pourtant, je me suis
remarié et j’ai aujourd’hui cinq enfants.
Et comment s’est passée
la naissance de vos enfants ? Avez-vous eu
immédiatement de l’amour pour eux ?
Oui, et j’ai retrouvé du temps, de l’énergie et
de l’amour. La naissance de ma fille Barbara en
1976 fut le plus beau jour de ma vie. Dans un de
mes livres, La vie renaîtra de la nuit, j’ai
dédié un petit poème à Barbara.
Avez-vous le plaisir
d’être grand-père ?
Non malheureusement. Je disais récemment à mes
enfants que je ne veux pas mourir avant d’avoir
des petits-enfants devant moi! Les trois
premiers sont en âge d’avoir des enfants, alors
j’attends.
De quoi êtes-vous le plus
fier aujourd’hui ?
Je suis fier de ce que mon père m’a légué et
d’avoir pu partager ses enseignements avec le
monde entier. Je suis fier de mes enfants. Je
suis fier des actions et des projets que je
mène.
Beaucoup de lecteurs de
Profil vivent un deuil. Que savez-vous du
deuil que vous aimeriez leur dire ?
C’est en allant vers les autres qu’on trouve la
force de continuer sa vie. Tout ce que je fais
aujourd’hui est comme un boomerang. Ce qui vient
de moi me revient avec plus de force. Depuis 30
ans, j’ai reçu plus de 800 000 lettres de tous
les pays, beaucoup provenant de jeunes qui
s’inquiètent de leur avenir. Les gens disent
qu’ils ont trouvé dans mes livres le courage de
poursuivre. Il faut trouver la force de donner
un sens à notre vie. La vie est belle malgré ce
qui nous arrive. On peut toujours reconstruire,
même sur les ruines.
Et comment voyez-vous la
mort aujourd’hui ?
Je ne crains pas la mort, je ne crains que la
souffrance. La mort est une seconde naissance
pour moi. C’est une partie naturelle de la vie :
on ne peut pas avoir l’un sans l’autre. La vie
est un combat contre la mort, et ce combat me
plaît.
Vous semblez en
excellente santé. Quels sont vos projets pour
les années à venir ?
J’ai un mode de vie très sain depuis l’âge de 35
ans. Je suis végétarien, je fais chaque matin un
kilomètre de nage. Je n’ai jamais été aussi fort
qu’aujourd’hui.
J’ai tellement de projets que je ne pense pas
vivre assez longtemps pour les réaliser.
J’aimerais écrire un livre sur mon père.
J’aimerais aussi écrire un livre sur ce que j’ai
appris de la vie saine. J’ai fait beaucoup de
recherches et je voudrais les partager avec les
lecteurs.
Vous avez survécu à la
guerre, la faim, la torture, l’épuisement, le
désespoir, la mort de toute votre famille. Au
soir de votre vie, diriez-vous que ça en valait
le coup ?
La vie est quelque chose d’extraordinairement
beau, et transmettre cette belle vie est un
événement magnifique. Il n’y a pas de plus belle
chose que la vie. Il faut la vivre pleinement
avec les bras tendus vers le haut pour mieux
approcher l’essentiel.

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article, nous serons heureux de les lire à :
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Pour joindre Martin Gray :
Martin Gray
83440 Tanneron
FRANCE
Courriel :
info@martin-gray.fr
Sites d’intérêt sur Martin Gray :
Citations extraites de ses livres :
« J’ai traversé tous les malheurs. J’ai été
témoin du plus grand crime perpétré dans
l’histoire des hommes. J’ai subi l’injustice.
J’ai souffert de la haine. J’ai été frappé plus
qu’aucun autre. J’ai connu la disgrâce de voir
disparaître ceux auxquels j’avais donné la vie,
et il n’est pire malheur. Et cependant, parce
que j’ai côtoyé des hommes généreux, prêts à
tout donner d’eux-mêmes pour les autres, parce
que j’ai été bouleversé par le geste d’une mère,
la beauté d’un tableau et l’infinie douceur
d’une sonate, je suis heureux d’avoir connu
cette aventure exaltante qu’est la Vie. »
Au nom de tous les hommes
« Dans chaque vie vient un moment où s’ouvre
devant soi, à côté de soi, en soi un gouffre.
Vivre c’est réussir à ne pas y tomber. Vivre
c’est savoir le regarder et s’écarter. Vivre
c’est avancer : c’est-à-dire croître, s’épanouir
par le bonheur mais aussi apprendre à tirer du
malheur sa leçon. »
« Croire c’est vouloir vivre. Vivre jusqu’au
bout malgré la mort. Croire, c’est croire en la
vie. Et donner la vie c’est combattre la mort.
Car la vie doit chasser la mort. À chaque
printemps l’arbre refleurit. Et l’automne alors,
et l’hiver, ne sont plus que des saisons parmi
d’autres. Il faut que l’homme apprenne à voir la
mort comme un moment de la vie. »
Le livre de la vie
« D’autres enfants sont venus, cinq, qui sont
rassemblés autour de moi. Je les regarde
intensément : Barbara, Larissa, Jonathan, qui
sont déjà de jeunes adultes. Et près d’eux,
Gregory et Tom, encore enfants. À les voir si
riches de leur avenir, pleins de vitalité et de
joie, j’ai l’impression que ma poitrine s’emplit
d’un air vif. J’oublie que je suis mortel. Et
l’ombre de ce que j’ai vécu, qui stagne toujours
en moi, se réduit, comme absorbée par la
plénitude de cet instant. »
Au nom de tous les hommes
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