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La Symphonie : pour des
funérailles riches de sens
Par Maryse Dubé
Pierre était un bon vivant
qui appréciait la compagnie des gens. Il était
connu de tous comme celui qui aimait prendre un
coup sans jamais être déplacé. Pour ses
funérailles, sa famille proche voulait faire un
événement à son image. Comme Pierre n’était pas
du genre à faire dans la dentelle, on opta pour
quelque chose de simple. Et puisqu’il n’était
pas croyant, on avait décidé qu’une courte
cérémonie en présence des cendres aurait lieu à
la maison funéraire plutôt qu’à l’église.
Fabien, son fils aîné, se
chargea de rédiger un hommage pour son père en
prenant soin d’y inclure quelques anecdotes
liées à son penchant. Et comme il aimait
vraiment cet homme, il alla jusqu’à lui offrir
une urne aux contours s’apparentant étrangement
à la forme d’une cruche à vin. De cette façon,
se dit-il, son père ne se sentirait pas trop
dépaysé le reste de son éternité.
Toujours sur le même élan,
en guise de buffet, l’assemblée fut invitée à
venir prendre une bouchée et trinquer à la
mémoire du défunt au resto-bar du coin. De là où
il était, Pierre devait certainement être touché
par cette délicate attention – du moins, c’est
ce que Fabien espérait – car les efforts
investis dans le déroulement de cette cérémonie
d’adieu avaient pour objectif principal de lui
démontrer l’amour qu’il lui témoignait.
Aujourd’hui, de plus en
plus de cérémonies sont comme celle de Pierre,
c’est-à-dire personnalisées. Elles sont conçues
en mettant l’accent sur le défunt, ses
préférences, ses loisirs, ses passions. Il n’est
pas rare de retrouver des agrès de pêche ou un
chandail de hockey aux funérailles d’un sportif.
À la rigueur, certains hommages prennent même
l’allure d’un « bien cuit », ce qui généralement
est reçu comme un vent de fraîcheur quand
l’émotion est à son comble. Le rire devient
ainsi une soupape appréciée, ce qui n’est pas
mal en soi, à la condition de ne pas s’en servir
pour fuir une saine expression des émotions
associées à la tristesse d’avoir perdu un être
cher.
Avec les funérailles
personnalisées, ont veut garder une certaine
continuité entre la vie du défunt et sa mort.
Dire au monde entier : « Voilà ce qu’il était,
voilà comme on l’aimait. » Évidemment, on
tentera de le présenter sous son plus beau jour
et de faire valoir ses qualités. Une vie vient
de se terminer, une vie de défis, d’épreuves à
surmonter, une vie d’amour, de partage et de
liens tissés mérite bien d’être soulignée.
À n’en pas douter, pour la
plupart des gens, le défunt occupe la première
place dans le déroulement des funérailles. Mais
qu’en est-il des endeuillés? De la famille
proche qui vient de perdre un des leurs? Peut-on
concevoir qu’elle puisse occuper une place tout
aussi importante? Certaines personnes vont même
jusqu’à dire que les funérailles sont surtout
pour les vivants, afin qu’ils puissent recevoir
le soutien nécessaire pour traverser l’épreuve
qui les afflige. Dès lors, ce temps d’arrêt que
constituent les funérailles devrait tenir compte
de ce qui est bénéfique à l’évolution du deuil,
donc, aux endeuillés tels que Fabien et sa
famille.
Lorsque Fabien organisa
les funérailles de son père, il régla tous les
détails consciencieusement de manière à ne pas
provoquer un surplus d’émotions, dans le respect
de ce que son père aurait aimé. Mais il escamota
un aspect majeur : il oublia de tenir compte de
ses besoins personnels. S’il avait su que la
petite bouchée prise au resto-bar du coin ne lui
permettrait pas d’avoir l’intimité souhaitée
pour évoquer des souvenirs et recueillir des
gestes de solidarité, peut-être aurait-il fait
autrement. Car l’ambiance de l’endroit, bruyante
et impersonnelle, n’aida en rien à intégrer
l’ampleur de la perte qui venait de le frapper.
De prime abord, il peut
sembler évident qu’un endeuillé soit à même de
mesurer l’impact de cette perte sur sa vie et de
choisir ce qui lui fait du bien. Mais Fabien
n’avait pas vraiment conscience de ce qui
l’attendait. Comme la plupart d’entre nous,
devant la mort, il a perdu tous ses repères.
Dans un monde où l’accent est mis sur la
productivité et la rentabilité, l’expression du
chagrin n’est pas toujours aisée. Il arrive trop
souvent que l’on choisisse de s’oublier afin
d’éviter la prise de conscience nécessaire à un
cheminement de deuil.
Par conséquent, le temps
des funérailles se fait donc de plus en plus
court… on espère ainsi s’épargner des peines et
poursuivre sa vie sans trop sentir de
souffrance. Et pourtant, peut-il y avoir
meilleur moment que des funérailles pour
réaliser la fragilité de la vie… pour rendre
hommage au défunt et à ce qu’il a légué… pour
vivre son chagrin et recevoir du soutien…
Certes, il est difficile
de laisser partir quelqu’un qu’on aime. C’est
pourquoi ce temps d’arrêt qu’imposent les
funérailles devrait se vivre dans un milieu
propice à l’expression des émotions, entouré des
siens, où le personnel en place peut aider les
familles éprouvées à trouver un sens à tout ça.
Donner un sens aux
funérailles, voilà un mandat que les
coopératives membres du réseau relèvent avec
brio en mettant l’accent sur une approche
significative qui dépasse le fait de les
personnaliser ou d’inventer des funérailles au
goût du jour. Un mandat si important d’ailleurs
que la Fédération des coopératives funéraires du
Québec a décidé d’offrir aux coopératives
membres un ambitieux programme de
perfectionnement appelé La Symphonie. Un
programme orchestré avec doigté afin de placer
la mort au rang des grands événements de la vie,
en la saluant de telle sorte qu’elle puisse
modifier notre façon de vivre et nos rapports
entre individus.
Les notes du premier
mouvement de La Symphonie ont été lancées
l’automne dernier. Des notes rassembleuses qui
prennent leur élan dans le tempo des valeurs
chères aux coopératives. En proposant des gestes
et des rites qui sont bénéfiques à l’endeuillé,
les coopératives démontrent encore une fois
combien elles sont « riches de leurs valeurs ».
D’une main empreinte de compassion, elles
dirigent les familles vers une démarche de
réflexion à propos de ce qu’elles souhaitent
vivre et faire vivre à leur entourage lors des
funérailles.
Peut-on terminer des
funérailles sur un cercueil ouvert? Y a-t-il
autre chose qu’une envolée de ballons pour
illustrer l’envol d’une âme vers l’au-delà?
Est-il souhaitable d’apporter les cendres à la
maison? Quel rituel utiliser pour faire ses
adieux? Voilà tout autant de questions que l’on
est en droit de se poser quand un être cher
vient de nous quitter.
Tenter d’y répondre, c’est
saisir une occasion de déterminer ce qu’il
importe de transmettre aux générations à venir
en matière de rituels. C’est aussi se donner
l’opportunité de participer à la création d’une
œuvre qui restera gravée à jamais dans le cœur
de chacun et dans la mémoire collective.
Quand ma belle-mère décéda
l’année dernière, nous avons pu saisir tout
l’importance de s’investir dans l’élaboration
des funérailles. S’activer dans l’exécution de
certaines tâches permet d’exprimer à l’être cher
qu’on est encore disponible pour lui.
Rapidement, la famille fut mise à contribution
pour trouver un élément clé qui pourrait être
intégré à la cérémonie. Une question bien
anodine, mais qui cible directement le rôle que
les coopératives entendent donner aux familles
endeuillées. Les enfants se rappelèrent alors
avoir vu leur mère manger des Chipits tous les
soirs après sa journée de travail, et ce, depuis
leur tout jeune âge. Un bol de pépites de
chocolat fut donc installé devant son cercueil.
Mais pour qu’un rituel
puisse toucher l’assistance, il doit pouvoir
être compris de tous. Voilà pourquoi, lors de
l’hommage, un de ses fils expliqua ce que ce bol
représentait pour eux : le répit de leur mère
après une vie bien remplie. Au terme de son
témoignage, l’assistance fut invitée à partager
ce petit péché mignon à la mémoire de leur mère.
C’est ainsi qu’en file indienne, les personnes
présentes vinrent « communier » d’un même cœur à
ce rituel de partage inspiré par une femme
généreuse qui prenait plaisir à la vie.
Les gens qui étaient là en
parlent encore comme de funérailles qui les ont
marqués… pour les bonnes raisons : celles qui
font vivre la mort avec émotion et respect,
celles qui enrichissent la vie des qualités
léguées par ceux qui nous ont quittés.
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